Dans la première partie, j’ai abordé le prix réel d’une exposition : l’engagement, le carburant, les péages, l’hôtel et toutes les dépenses qui entourent un week-end cynophile.
Mais le prix n’explique pas tout.
Il existe un autre sujet, plus délicat, qui participe selon moi à la baisse des engagements : la confiance des exposants dans les jugements.
Soyons clairs : il serait injuste de mettre tous les juges dans le même sac. La majorité connaissent les standards, possèdent une véritable expérience et savent parfaitement reconnaître les qualités et les défauts d’un chien. Beaucoup jugent avec sérieux, indépendance et cohérence.
La question n’est donc pas simplement :
Les juges savent-ils juger ?
La plupart le savent.
La véritable question est plutôt :
Pourquoi certains ne jugent-ils pas toujours avec le même sérieux, la même cohérence et la même indépendance ?
Un jugement peut être subjectif, mais il ne devrait pas devenir incompréhensible
Une exposition canine comportera toujours une part de subjectivité.
Un juge peut préférer un type de chien à un autre. L’un sera davantage sensible au mouvement, un autre à la construction, à l’expression, à la tête ou à l’équilibre général. Deux juges compétents peuvent donc établir des classements différents sans que l’un des deux se trompe nécessairement.
Cela, les exposants l’acceptent.
Nous savons également que le chien peut être différent selon les jours : meilleure ou moins bonne condition, présentation plus réussie, comportement différent, mouvement moins libre, concurrence plus forte ou simplement mauvais jour.
Que le résultat soit imprévisible en fonction des préférences du juge, de la qualité des concurrents, de la condition et de la présentation du chien, nous signons tous pour cela en nous engageant.
Le résultat doit pouvoir être imprévisible. Il ne devrait pas devenir incompréhensible.
Le problème commence lorsqu’un résultat paraît ne plus pouvoir être expliqué par la qualité, le type, la condition ou la présentation des chiens présents.
Un chien très sévèrement jugé, puis Meilleur de Race
Dans ma race de cœur, j’ai récemment observé une situation qui illustre bien ce malaise.
Lors d’une Nationale d’Élevage, un chien a obtenu un 3e Très Bon en classe jeune. Quelques semaines plus tard, le même chien a obtenu le Meilleur de Race sous le jugement de la même personne.
Je ne citerai ni le chien, ni son propriétaire, ni le juge. Le but n’est pas d’exposer une personne, mais de parler d’un problème plus général.
Dans la réalité du monde des expositions, un 3e Très Bon lors d’une Nationale d’Élevage est vécu comme un très mauvais résultat. Ce n’est pas seulement perdre une classe : c’est recevoir une appréciation particulièrement sévère sur la qualité du chien présenté ce jour-là.
Quelques semaines plus tard, le même juge considère pourtant ce chien comme le meilleur représentant de sa race présent à l’exposition.
Bien sûr, plusieurs éléments peuvent être avancés : changement de classe, meilleure présentation, maturité, condition différente ou concurrence moins relevée. Un Meilleur de Race est également un résultat relatif aux chiens présents ce jour-là.
Mais ces explications ne peuvent pas devenir des réponses automatiques servant à justifier tous les écarts.
Un chien peut progresser en quelques semaines. Il peut être mieux préparé et mieux présenté. Il ne devient toutefois pas un autre chien.
Je ne prétends pas déterminer lequel des deux jugements était le bon. Je constate simplement que les deux résultats racontent des choses radicalement différentes sur le même chien, sous le regard du même juge, à très peu de temps d’intervalle.
Il est donc légitime que les exposants se posent des questions.
Les éleveurs voient ces écarts
Par mon activité, j’ai accès à un volume important de résultats. Leur mise en perspective permet parfois d’observer des situations difficiles à comprendre, voire franchement hallucinantes.
Mais il n’est pas nécessaire de disposer de milliers de données pour constater le phénomène.
Chaque éleveur le voit dans sa propre race.
Nous suivons nos chiens, ceux des concurrents, les lignées, les résultats, les juges et les évolutions de classement. Nous savons généralement quels chiens ont réellement progressé, lesquels étaient en meilleure condition et lesquels correspondaient davantage aux préférences du juge.
Nous voyons également les changements d’appréciation qui semblent beaucoup plus difficiles à expliquer.
Les réseaux sociaux n’ont pas créé ce phénomène. Ils l’ont rendu visible.
Autrefois, un jugement incompris restait souvent une conversation autour du ring, sur le parking ou pendant le repas. Aujourd’hui, les résultats, les photographies et les vidéos circulent immédiatement. Les décisions peuvent être retrouvées, comparées et commentées plusieurs mois après l’exposition.
Ce qui disparaissait autrefois avec la fin de la journée laisse désormais une trace.
Les juges doivent accepter cette nouvelle réalité : leurs décisions sont observées et comparées.
Les juges que l’on choisit et ceux que l’on évite
De plus en plus d’éleveurs établissent, même officieusement, leurs propres listes.
Il y a les juges sous lesquels nous aimons présenter nos chiens, parce que nous respectons leur œil, leur connaissance de la race, leur cohérence et leur manière de juger.
Et osons le dire : certains juges nous semblent favorables, tandis que d’autres le sont beaucoup moins.
Ce n’est pas normal d’en arriver là, mais nous savons tous comment se déroulent certaines discussions avant les jugements. Avant même l’entrée sur le ring, on entend parfois qu’avec telle combinaison entre un juge et un exposant, la probabilité d’obtenir un bon résultat paraît particulièrement élevée.
Ce ressenti n’est pas nécessairement une preuve de favoritisme. Certaines prédictions peuvent s’expliquer par le type de chiens qu’un exposant présente régulièrement et par les préférences connues du juge.
Mais lorsque l’on pense pouvoir anticiper le résultat davantage à partir du nom de la personne qui tiendra la laisse qu’à partir des chiens engagés, la confiance s’abîme.
Ce qui doit être jugé, c’est le chien au bout de la laisse, pas l’identité de la personne qui la tient.
Beaucoup d’éleveurs ont également des juges qu’ils ont pratiquement rayés de leur calendrier. Pas nécessairement parce qu’ils ont perdu sous eux, mais parce qu’ils considèrent leurs décisions comme trop imprévisibles au regard du type, de la qualité et de la forme réelle des chiens.
Un exposant peut parfaitement revenir sous un juge qui ne l’a pas fait gagner. Une défaite cohérente est généralement beaucoup mieux acceptée qu’une victoire ou un échec que personne ne parvient à expliquer.
Nous ne demandons pas aux juges de nous faire gagner.
Nous leur demandons de juger sérieusement les chiens présents ce jour-là.
Quand le nom du juge détermine les engagements
Lorsqu’un exposant choisit une exposition en fonction du juge annoncé, cela peut être parfaitement normal. Il peut rechercher un avis précis, apprécier la connaissance de la race de ce juge ou considérer que son type de chien correspond à ses préférences.
Mais lorsqu’il décide de ne pas s’engager parce qu’il ne fait plus confiance à la cohérence ou à l’indépendance d’un juge, la situation devient différente.
Ce n’est plus seulement une déception personnelle.
C’est un engagement perdu pour l’exposition.
Lorsque ce comportement se répète chez de nombreux éleveurs, les conséquences deviennent visibles dans les chiffres de fréquentation.
Le coût des expositions est déjà élevé. L’exposant doit payer son engagement, son déplacement, son hôtel et consacrer un week-end entier à l’événement. Si, en plus, il pense que la qualité des chiens ne suffira pas à expliquer le résultat, la décision de rester chez lui devient beaucoup plus simple.
Pourquoi engager plus de 100 euros, parcourir plusieurs centaines de kilomètres et supporter tous les frais annexes pour un jugement dont on ne comprend plus la logique ?
Le prix explique une partie de la baisse des engagements. La perte de confiance peut expliquer pourquoi l’exposant ne considère même plus que cette dépense mérite d’être faite.
La majorité des juges savent juger
Il serait injuste de terminer cet article en laissant penser que tous les juges posent problème.
L’immense majorité savent juger.
Certains sont même particulièrement respectés, y compris par les exposants qu’ils ne font pas gagner. Leur compétence, leur constance et leur indépendance donnent de la valeur aux résultats qu’ils attribuent.
C’est précisément pour cette raison que la question mérite d’être posée :
Puisque la majorité des juges savent juger, pourquoi certains ne le font-ils pas toujours avec le même niveau d’exigence ?
Est-ce la fatigue ? Le nombre trop important de chiens ? Une connaissance insuffisante de certaines races ? La pression du contexte ? Les habitudes du milieu ? La proximité avec certains exposants ? Un manque de concentration ou simplement une rigueur différente selon l’importance de l’événement ?
Nous ne pouvons pas affirmer connaître la réponse dans chaque situation.
Mais nous avons le droit de poser la question.
Le respect de la fonction de juge ne signifie pas que ses décisions doivent devenir intouchables. Une autorité qui ne peut jamais être interrogée finit par perdre sa crédibilité.
Les juges ne nous doivent pas la victoire.
En revanche, ils nous doivent de l’attention, du sérieux, de l’indépendance et un jugement fondé sur le standard et sur le chien présenté.
De notre côté, nous ne leur devons pas le silence lorsque des écarts importants deviennent difficiles à comprendre.
Une responsabilité importante pour l’avenir des expositions
Les juges ne sont évidemment pas seuls responsables de la baisse de fréquentation.
Les organisateurs, les clubs, les institutions, les éleveurs et les exposants ont également leur part de responsabilité.
Mais les juges occupent une place centrale.
Ils ne distribuent pas seulement des qualificatifs et des classements. Ils donnent de la valeur à l’expérience vécue par l’exposant. Ils influencent la sélection, la réputation des chiens, la confiance dans le système et l’envie de revenir.
Un bon juge peut faire accepter une défaite.
Un jugement incompréhensible peut faire perdre définitivement l’envie de s’engager.
Nous devons donc continuer à soutenir les juges sérieux, compétents et indépendants. Mais il faut également inviter ceux qui se sont éloignés de cette exigence à retrouver le chemin de la cohérence et de la rigueur.
La cynophilie française ne pourra pas retrouver son attractivité si les exposants ont le sentiment que certains résultats peuvent être anticipés en regardant davantage les personnes que les chiens.
La majorité des juges savent juger.
Ce que les exposants demandent, c’est qu’ils le fassent à chaque fois avec le même sérieux, quels que soient le chien, son propriétaire ou la personne qui tient la laisse.
Un exposant peut accepter de perdre.
Ce qu’il accepte de moins en moins, c’est de ne plus comprendre pourquoi.
Partie 3 à venir. Pourquoi les nouveaux exposants ne restent-ils pas ?